Quoiqu’il soit ardu même pour un peintre de tenter pour le présent un plaidoyer crédible mais peut-être et surtout audible sur l’importance ou la nécessité qu’il y a dans le domaine du pictural à évoquer les contours d’une recherche créatrice, il n’est pas sans intérêt d’essayer.

 

Dans son opus «  La Bibliothèque, la Nuit » , Alberto Manguel rapporte cette phrase sibylline :  “chaque moment littéraire isolé implique nécessairement tous les autres.” 

Quelle qu’elle puisse être, il semble judicieux qu’une aventure fondée dans le domaine artistique n’ignore pas le sens profitable de ces mots, au risque d’apparaître en dehors d’elle énigmatique au profane en la matière.

 

Clement Greenberg, l’un des plus grands critiques d’art du vingtième siècle disait :

“Chaque fois, on espère une nouvelle forme d’art, […] différente des arts précédents, […] affranchie des règles pratiques et des jugements de goût […] à chaque fois, cette attente est déçue, car chaque nouvelle phase de l’art […] prend finalement place dans une histoire, continue et intelligible, du goût et de la tradition.

L’art est – entre autres choses – continu et il est impensable sans cela.”


Comme l’expérience le suggère toujours plus en profondeur, le principe de la peinture est de s’inventer par ce qui peut entrer dans sa pratique de perceptions nouvelles. Ceci confère au peintre d’entrevoir au quotidien les aspects ou les problèmes de son métier sous un angle éminemment ouvert.

 

L’expérience l’enseigne également, la peinture n’est un commentaire que de la peinture, on constate en l’étudiant attentivement qu’ainsi elle va son chemin depuis toujours, traversant les temps par d’intenses mutations, modifiant par celles qu’elle provoque le regard comme l’optique des êtres. La peinture périodiquement se réinvente. 

 

Au même titre que les autres arts, la peinture est un phénomène de pensée s’attachant à construire intuitivement
une forme de “système” sensible, la mise en œuvre de jeux de relations inédits favorise notamment en elle l’élaboration d’expressions originales.

Quoiqu’il en soit l’émergence de l’essentiel en son sein est de nature poétique. 

 

Il est important d’avoir conscience que cette discipline est liée par tropisme aux découplements des “certitudes” visuelles. 

Une accommodation est d’évidence nécessaire à ce qui ne se présente pas à la vue de la même manière qu’antérieurement mais quel que soit le spectateur, seul un effort opiniâtre peut accréditer ce qu’une peinture recèle ou non des perceptions du voir et de ce qu’il en résulte.

 

En peinture, l’action comme la contemplation implique réévaluation fréquente du rapport des sens aux projections de l’esprit. Les enjeux de cette discipline sont réellement d’atteindre notre attention, de jouer de sa plasticité même mais la considération comme la volonté d’imprégnation de chacun importe dans ce sens.

C’est l’intuition et les sensations personnelles, tout instruit qu’il soit par ailleurs sur l’histoire de son art, qui orientent l’engagement du peintre. Il est par nature attentif à tout ce qui lui semble pouvoir provoquer dans le creuset de son labeur un changement de quelque ampleur. Mais ce qui peut lui venir en aide n’est de l’ordre d’aucune programmation rigide. C’est en apnée, dans les arcanes de son métier que le peintre à force d’errements parvient parfois à conduire quelque chose au jour, quelque chose qui puisse, selon son sentiment, à la longue s’affirmer comme une découverte, offrir à ses yeux la configuration comme précédemment évoqué d’un “système” sensible vivant. Le travail du peintre fondamentalement ne se planifie pas, il se transforme... Le plus clair de l’aventure est secret, indémontrable ! Si l’on peut évaluer la puissance des œuvres comme en débattre, on ne peut les commanditer, ni en attendre quelque route pavée…

 

Clement Greenberg l’affirmait à sa manière :
“les processus par lesquels est apparue la plus grande partie du meilleur art de ce dernier siècle […] (n’impliquent pas) qu’elle devait nécessairement apparaître ainsi, ni que le meilleur de l’art futur suivra cette voie.”

 

Jean-Marc Trimouille

Although it is difficult even for a painter to try for the present a credible but perhaps and especially

audible plea on the importance or the necessity that there is in the field of the pictorial to evoke the contours of a creative search, it is not without interest to try.

In his opus, « The library, the night », Alberto Manguel reports this sibylline sentence, « each isolated

literary moment necessarily involves all the others ». Whatever it may be, it seems wise that an adventure founded in the artistic field does not ignore the profitable meaning of these words, at the risk of appearing outside it enigmatic to the layman in the matter.

As Clement Greenberg, probably the single most influential art critic in the 20th century, expressed said : « Each time, a kind of art is expected [...] so unlike all previous kinds of art, […] free from norms of practice or taste [...] and each time, this expectation has been disappointed, as the new phase […]

finally takes its place in the intelligible continuity of taste and tradition. Art is — among other things — continuity, and unthinkable without it ».

As experience suggests ever more deeply, the principle of painting is to invent oneself through what may enter into one’s practice of new perceptions. This gives the painter a glimpse of the aspects or problems of his job from an eminently open angle.

Experience also teaches it, painting is only a comment of painting, we observe by studying it attentively that it goes its way since always, crossing the times by intense mutations, modifying by those that it provokes the look as the optics of beings. Painting periodically reinvents itself.

Like the other arts, painting is a phenomenon of thought that aims intuitively to construct a form of sensitive “system”, the implementation of games of new relationships encourages the development of original expressions.

However, the emergence of the essential within it is of a poetic nature.

 

It is important to be aware that this discipline is related by tropism to the decoupling of visual “certainties”. 

An accommodation is obviously necessary for what does not present to the view in the same way as before but whatever the spectator, only an obstinate effort can accredit what a painting conceals or not perceptions of seeing and of what results from it.

In painting, both action and contemplation involve frequent reassessment of the relation of the senses to the projections of the mind. The stakes of this discipline are really to reach our attention, to play with its plasticity itself but consideration as the desire to impregnate each one matters in this sense.

It is intuition and personal sensations, all taught that he is moreover on the history of his art, which guide the engagement of the painter. He is by nature attentive to everything that seems to him to provoke in the crucible of his labour a change of any magnitude whatsoever. But what can help him is not of the order of any rigid programming. It is in apnea, in the arcanes of his craft that the painter sometimes manages to lead something to the day, something that can, according to his feeling, in the long run assert itself as a discovery, provide the configuration as previously mentioned of a living sensitive “system”.

The painter’s work is basically not planned, it is transformed... The clearest part of the adventure is secret, undeniable! If we can evaluate the power of the works as though we are debating them, we cannot sponsor them, nor wait for some paved road…

Clement Greenberg put it this way: “the processes by which most of the best art of the last century has emerged […] (do not imply) that it must necessarily appear this way, nor that the best of future art will follow this path.”

 

Jean-Marc Trimouille